Réponse aux articles de La Presse du 4 et 5 mars

Lettre à Marie Éve Fournier, journaliste à la Presse

 

Madame Marie Eve Fournier,

 

Je tiens à réagir aux articles sur le prix des médicaments, parus dimanche et lundi dans la Presse+.

En tant que président de l’Association Professionnelle des Pharmaciens Salariés du Québec, je pense  pouvoir comprendre assez bien le milieu de la pharmacie communautaire au Québec, mais sans le conflit d’intérêts lié aux négociations que l’AQPP peut avoir. J’espère que mon point de vue vous sera utile et permettra peut-être de réajuster les faits. Reprenons ensemble quelques points :

 

« Notre compilation, qui comprend surtout des médicaments peu onéreux… »  Pourquoi avoir biaisé vous-même votre article en utilisant seulement des médicaments peu onéreux ? Vous saviez pertinemment que l’effet que vous souhaitiez exposer serait nettement moins visible en utilisant la moyenne. Pourquoi dans l’article de lundi n’avez-vous pas utilisé le même principe de pourcentage que dans celui de dimanche, avec les médicaments onéreux ? Un honoraire de 0,04% ne vous paraissait pas être une information intéressante à exposer au public ?

Savez-vous qui assume les pertes si un comprimé est échappé à terre, si le patient change de posologie ou que le traitement est cessé et qu’une boite entamée arrive à péremption ?Un honoraire de 9$ vous parait-il adapté ? Même en excluant la partie « professionnelle » et que l’on ne regarde que le produit, la marge vous semble-t-elle déraisonnable pour un « produit » à 20 000$ ? Maintenant regardons la partie professionnelle, on sert à un patient un produit valant 20 000$, la société paye à un patient un traitement de 20 000$ par mois, est-il justifié que le pharmacien soit rémunéré pour faire un « coatching » adéquat. Je serais en fait assez curieux d’avoir votre avis : quel serait selon vous un honoraire raisonnable pour ce type de service ?

 

« Autre constat : la logique est difficile à comprendre. » En fait cette logique est facile à comprendre, si on ne s’attarde pas, comme vous le faites, sur le prix coutant du produit.

Le problème en pharmacie c’est que nous sommes des professionnels de la santé, mais que notre rémunération est liée à un produit. Comme si un médecin était rémunéré au nombre d’ordonnance qu’il fait. Je vous encourage à visiter le site de l’OPQ : http://guide.standards.opq.org/ vous pourrez y découvrir ce qu’un pharmacien fait vraiment, et non, il ne vend pas des médicaments avec une marge de profit. Bien sûr, il y a un stock à tenir, des produits à acheter, des pertes à assumer, donc oui, il y a une partie de l’honoraire qui devrait en tenir compte (comme c’est le cas partout sauf dans le régime public Québécois), mais tout le reste comment pensez-vous que cela se finance? Tous les services « gratuits » rendus à la population, tous les jours par toutes les pharmacies du Québec 365 jours par année sur des heures élargies, et bien j’ai un secret pour vous : ils ne sont pas gratuits, ce sont les honoraires perçus sur les médicaments qui permettent de les payer.

 

« La facture qui leur était remise n’affichait qu’un total général, une situation unique au Canada. » Sachez que la facture « détaillée » des autres provinces ne se compare en rien avec celle du Québec. En effet, ailleurs, l’honoraire et la marge « mark-up » sont deux choses distinctes. L’honoraire apparait sur la facture (il est même, dans certaines provinces, unique pour tous les médicaments et affiché dans la pharmacie), mais le « mark-up » lui ne l’est pas et reste à la discrétion des propriétaires. Dans les faits, je ne pense pas qu’il existe, au monde, un seul pays qui ait déjà exigé de quelques commerçants que ce soit qu’ils affichent leurs prix coutants, les frais de grossistes et leurs profits bruts. C’est bien, le Québec innove sur la Chine ou la Russie on aurait tort de s’en plaindre… Il est vrai que l’utilisateur est ainsi bien informé, à tel point que je ne comprends pas pourquoi l’État ne s’applique pas sa propre « médecine » en nous faisant une facture détaillée dans les sociétés d’État ? Et pourquoi pas partout ? Quel est le coutant de votre paire de lunettes, de votre matelas, de votre réfrigérateur ? Il me semble que le consommateur a le droit d’être informé ?

 

« Gaétan Barrette, explique avoir forcé les pharmaciens à révéler leurs honoraires pour mieux faire jouer les lois de la concurrence et possiblement alléger le fardeau des payeurs d’assurances. » J’ai encore un secret à vous révéler, les pharmaciens s’espionnent entre eux pour ne pas être plus chers que leurs concurrents… Eh oui, comme tous les commerces. Alors oui, la « main invisible » est déjà là. La facture détaillée est arrivée, mais les prix n’ont pas baissé malgré la pression… Bizarre… C’est peut-être parce que ce sont les prix du marché… Vous faites une belle publicité à la pharmacie postale qui permet de baisser les prix. Ils en sont capables, bravo, mais comment ? En limitant la surface des locaux commerciaux, le personnel et les heures d’ouverture (lundi au vendredi de 9h à 17h). Et ils n’ont à peu près aucun assuré du régime public. C’est vrai que cela peut correspondre à un besoin, celui de ceux qui ne sont pas malades, ou malades seulement en semaine et qui acceptent de recevoir leurs médicaments dans leur boite aux lettres communautaire par -20 ou +30 °C… après il y a les autres, nos patients, qui ont besoins de nous, mais c’est vrai, cela a un cout.

Il est également étrange de voir que le ministre veut alléger le fardeau des payeurs d’assurance en faisant pression sur les pharmaciens. Il me paraitrait plus logique de commencer par faire pression sur les assureurs. Où est la facture détaillée des assureurs ? Les preneurs de régimes seraient probablement fort intéressés par ces informations. Je suis moi-même assuré au privé et je paye près de 6000$ par année pour mon assurance collective familiale, quelle part pour les médicaments ? Je ne sais pas. Quelle part est reversée aux participants de mon régime ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que pour une famille assurée au public, il en couterait entre 0 et 1334 $. La différence se justifie t’elle par le 20% de plus en cout de médicaments dont vous parlez?

Les assurés du privé représentent 65 % des Québécois, mais environ 45 % des ordonnances, les compagnies d’assurance sont parmi les entreprises canadiennes et internationales qui font le plus de profits. Les pharmacies communautaires du Québec sont des services de premières lignes qui emploient des Québécois et des Québécoises et qui payent des impôts au Québec. Sur qui cette « pression » devrait-elle se porter en premier lieu ? Visiblement pas sur ceux qui ont le plus de lobbyistes…

 

« Même service, deux fois le prix » qu’en savez-vous ? Vous mettez en titre une affirmation que vous contredisez en fin de paragraphe. Avez-vous été sur place pour voir les heures d’ouverture la quantité et la qualité du personnel, etc. ?

« IL Y A URGENCE DE RÉFORMER LE RÉGIME » Enfin une affirmation sur laquelle je suis en accord.

Même si on comprend l’intention louable derrière la mise en place du régime universel, il apparait complètement illogique. Le gouvernement a choisi d’assurer les plus malades (personnes âgées) et ceux qui n’avaient pas d’argent, mais a laissé tous ceux en santé qui travaillent à des compagnies privées, en termes d’assurance c’est irrationnel… Le système est prévu pour se débalancer dans la mesure où l’état garde un contrôle à 100% d’un côté, mais pas de l’autre. Comme il fait tout pour limiter les couts de son côté, c’est l’autre qui gonfle. Mais rappelons-le, c’est voulu par l’État de cette façon-là. Tout comme les allocations professionnelles, la mise en place de ces allocations faisait bien l’affaire de l’État quand il s’en servait pour ne pas augmenter les honoraires et augmenter la part des médicaments génériques vs innovateurs. Mais maintenant l’État dénonce et critique, il oublie qu’il en est la cause… J’irai même plus loin, l’augmentation des couts au niveau privé faisait, jusqu’à récemment, très bien l’affaire des assureurs eux-mêmes. Eh oui, cela augmentait leurs chiffres d’affaires et leurs profits (en pourcentage d'un montant plus élevé). Ils ont commencé à s’inquiéter lorsque les employeurs ont émis l’idée de retirer cet avantage trop dispendieux des avantages sociaux… Et dire que le fédéral voudrait prendre exemple sur le Québec pour une couverture universelle Canadienne… Je pourrais en rire si cela n’était pas aussi triste…

 

On parle d’un « surcout de 500 millions », dans ce cas on devrait aussi parler d’un sous-cout de 500 millions au public. Mr Bourcier dit que ce n’est pas une mauvaise entente, effectivement… SI elle est compensée comme elle l’est actuellement.

Je suis d’accord que deux prix, un au public et un au privé, n’a pas de sens, cela est injuste. Mais ce ne sont pas les pharmaciens qui travaillent dans les 2000 pharmacies du Québec qui ont choisi ce système, c’est l’État, mais encore une fois, c’est aux pharmaciens de s'expliquer sur ce qui n’est pas de leur ressort.

Pour ce qui est des fermetures de pharmacie, je serais plus mitigé, probablement qu’il y aurait peu de fermetures. Tout comme en 2015, la réaction serait conforme à celle de tous les entrepreneurs dans la même situation : face à une baisse des profits, ils diminuent les dépenses : en coupant les heures d’ouverture, la masse salariale et les services. Il en résulte pour les assistants techniques et les pharmaciens une surcharge de travail, une fatigue physique et mentale (pas vraiment aidée par les articles de presse où leur travail n’est jamais reconnu) ce qui augmente le risque d’erreurs… Erreurs que la presse ne manquera pas de souligner à la première occasion, oubliant, encore une fois le contexte global. Sachez que cette charge de travail est déjà très élevée au regard des attentes de notre Ordre professionnel, mais qui s’en soucie, visiblement peu de monde…

 

« il répond plutôt en portant son chapeau de président du Comité du SPUL » bien honnêtement j’aurais préféré que ce soit Mr Desgagné qui vous explique tout cela. Quel dommage qu'un des nôtres ait choisi de faire sien le message manichéiste d'un syndicat, sans profiter de ses connaissances pour relativiser ses propos... En tout cas, j’espère que lors de votre prochain article vous prendrez le temps de me contacter pour avoir le point de vue d’un pharmacien qui travaille en pharmacie communautaire.

 

En conclusion, encore un article qui focus sur l’honoraire, mais aucunement sur tout ce qu’il sert à payer.  En ce mois de sensibilisation au travail du pharmacien, j’ai bien hâte que l’on aborde mon travail réel et celui de tous mes collègues qui travaillent à chaque jour pour la santé des Québécois.

 

Cordialement,

 

Christophe Augé, Pharmacien, MSc, PhD.

Président de l’Association Professionnelle des Pharmaciens Salariés du Québec (APPSQ)

 

2018-03-14T08:55:48+00:00
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