“Pharmacare” et élections fédérales

Afin de faire un choix éclairé le 19 octobre prochain voici un petit tour d’horizon des opinions des différents partis politiques fédéraux sur un sujet qui nous touche de près : le "pharmacare".

Avant toute chose, il faut savoir ce qu’est le "pharmacare". En fait, si cela peut paraître évident c’est probablement le point le plus compliqué…


Sur le site suivant : http://pharmacare2020.ca/ vous trouverez un rapport « pro-pharmacare » soutenu par de nombreux professeurs à travers tout le pays. On retrouve notamment Mr Damien Contandriopoulos de l’Université de Montréal et Mr Marc André Gagnon de l’Université de Carleton. Vous y trouverez, selon les auteurs, les intérêts associés avec une assurance universelle pour tous les Canadiens. Une chose est particulièrement déroutante dans les 19 pages du rapport : on ne retrouve pas les mots « pharmacien », ni « honoraire »…

Un système universel est-il une bonne chose ?

L’IEDM a récemment émis une opinion plus nuancée sur l’intérêt d’un tel système : http://www.iedm.org/fr/54650-un-monopole-public-d-assurance-medicaments-nuirait-aux-canadiens

Dans les faits, la réponse devrait être « ça dépend »… Il existe de nombreux modèles possibles et à l’heure actuelle aucun n’est privilégié ni mis de l’avant par qui que ce soit pour cet éventuel «pharmacare » canadien. Il n’y a pas que le modèle néozélandais ou anglais, mais une vaste gamme entre le tout public et le tout privé... Par exemple, en France, il s’agit d’un modèle hybride. Il y a une couverture universelle (dit régime général) qui couvre une liste de médicaments avec des pourcentages variables (de 15 à 100%). L’inscription et le taux de remboursement sont en fonction de la valeur thérapeutique du médicament (le service médical rendu ou SMR) et de l’amélioration du service médical rendu (ASMR). Les assurances privées vont compléter (on parle d’une « complémentaire ») jusqu’à un certain pourcentage (90-95 ou 100%). Pour les prestataires de l’aide sociale, l’état fournit une assurance complémentaire (CMU) qui couvre à 100%... Au fil des années, l’état a déremboursé un très grand nombre de spécialités afin de limiter les coûts. En conséquence, la plupart de ces médicaments ne sont plus couverts pour personne.


Pour le pharmacien, le danger principal est le contrôle de tous les prix par l’état (et de tous les honoraires) et cela pour tous les canadiens. Nous sommes déjà très dépendants du gouvernement dans le système de rémunération actuel. Si le système devient pan-canadien, il y a fort à parier qu’ils n’opteront pas pour le système le plus avantageux pour les pharmaciens.  Un peu comme si tous les patients étaient sur la RAMQ et que le gouvernement baissait les honoraires...

Plusieurs questions restent sans réponse. Les pharmaciens seront-ils consultés? Ce système laissera-t-il de la place aux particularités provinciales? Qu'en sera-t-il de l'ensemble des actes pharmaceutiques? Avec ce projet, le gouvernement chercherait-il uniquement le prix le plus bas du médicament ou les soins pharmaceutiques les plus coût-efficaces et accessibles?

 

Les Québécois devraient-ils se réjouir d’un système universel pan-canadien ?

Encore une fois, comme nous n’avons aucun détail, il est difficile de répondre à cette question. Toutefois deux choses sont à prendre en compte. Premièrement le système québécois permet à tous d’avoir une assurance médicament, la différence sera donc uniquement sur les prix (potentiellement).   Deuxièmement, le prix des médicaments non remboursés sera entièrement à la charge du patient, pour tout le monde… Comme le régime québécois est le plus généreux en termes de médicaments couverts, il y a peu de chance que le modèle canadien le soit autant. Beaucoup de médicaments pourraient donc se retrouver purement et simplement déremboursés. 


Élections fédérales:

Voyons maintenant ce que nous avons pu trouver comme avis des différents partis fédéraux sur cette question délicate : (par ordre alphabétique)

Bloc Québécois : Aucune position n’a été donnée à ce jour sur ce sujet. Toutefois il apparaîtrait contradictoire avec les principes du Bloc Québécois de soutenir le fait que le gouvernement fédéral prenne en main l’assurance médicament et détermine ce qui sera remboursé ou non pour les Québécois…

Conservateurs : Même si Mr Harper lui-même le réclamait en 2004 (http://www.cbc.ca/news/canada/conservatives-promise-more-health-care-money-pharmacare-program-1.465618 ), les conservateurs n’ont rien fait dans ce sens depuis qu’ils sont au pouvoir (2006). La ministre de la Santé (Rona Ambrose) semble souffler le chaud et le froid en encourageant les discussions d’un côté et en les balayant de l’autre. Le gouvernement Harper a récemment refusé de participer à une table ronde sur la question que le ministre de la santé ontarien (Dr. Eric Hoskins) voulait initier.  Selon toute vraisemblance, les conservateurs souhaitent maintenir le système actuel et laisser la prérogative aux provinces.

Libéraux : Les Libéraux du Canada sont pour le "pharmacare" : http://quinte.liberal.ca/national-pharmacare-policy/

NPD : Sans parler de "pharmacare", le NPD s’affiche pour une implication du fédéral dans le dossier de la couverture et du contrôle des prix :http://www.ndp.ca/health/affordable-medications

Verts : Les verts sont clairement positionnés depuis longtemps, ils sont pour un "pharmacare".
http://www.greenparty.ca/en/policy/vision-green/people/health-care
Il apparaissait déjà comme un poste budgétaire dans leur plateforme électorale de 2011 (seul parti à l’avoir intégré à cette époque).

 

En espérant que cela éclairera votre choix, l’important étant bien sûr de s’exprimer en allant voter… N’oublions tout de même pas deux choses importantes. Premièrement, la santé reste une compétence provinciale. Même si un parti élu veut mettre ce système en place, il restera à asseoir toutes les provinces autour d’une table et à les mettre d’accord, ce qui risque d’être un défi de taille… Deuxièmement même si l’intention politique est là, les industries pharmaceutiques vont s’opposer farouchement à la mise en place de ce système et il ne faut pas sous-estimer le lobbyisme qui pourrait s’exercer à Ottawa. 

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2 réflexions sur ““Pharmacare” et élections fédérales

  1. Le texte mentionnait mon nom et je crois qu’il est nécessaire d’apporter certains éléments complémentaires au texte.
    Tout d’abord, il faut insister que l’Institut économique de Montréal n’est pas du tout nuancé sur la question et produit plutôt une certaine désinformation afin de servir ses commanditaires corporatifs. Toute organisation qui se base sur les travaux d’un tel institut ne peut que perdre de sa crédibilité. Je vous invite à lire ce texte qui déconstruit les derniers arguments de l’IEDM: http://www.journaldemontreal.com/2015/08/17/replique-a-liedm–mettre-fin-au-bar-ouvert
    Vous avez raison d’indiquer que le rapport “The Future of Drug Coverage” de Pharmacare 2020 ne mentionne pas le mode de paiement des pharmaciens. Ce n’est pas parce que la question n’a pas été considérée. Ce rapport se base en grande partie sur le scénario des coûts de la mise en place d’un régime public universel au Canada, publié dans le CMAJ ( http://www.cmaj.ca/content/early/2015/03/16/cmaj.141564 ). L’étude du CMAJ se basait sur l’hypothèse que les revenus des pharmaciens seraient maintenus tel quels. Évidemment cela exigerait une révision du mode de paiement par le régime public (par exemple, ne pas recourir uniquement à un prix fixe par prescription) sans chercher à diminuer le revenu global des pharmaciens.
    Pour prendre une décision éclairée sur le sujet d’un régime public universel d’assurance-médicaments, les pharmaciens doivent considérer qu’ils auraient à dispenser les ordonnances à partir d’une seule liste de médicaments standardisée pour l’ensemble des patients (donc pas de variations d’un régime à l’autre, pas d’iniquité d’un patient à l’autre). De plus, les montants de co-assurance et les franchises seraient éliminées. Seul un coût fixe (5$) par prescription pourrait devoir être payé par les patients (mais personnellement tous mes travaux se basent sur une gratuité pour les patients). L’élimination des co-assurances et franchises faciliterait l’interaction des pharmaciens avec les patients. En fait, les pharmaciens interagiraient avec les patients uniquement en tant que professionnels de la santé, et non plus comme détaillants de médicaments.
    Dans les scénarios discutés actuellement sur la scène politique canadienne, les pharmaciens doivent considérer ce que pourraient signifier pour eux ces réformes systémiques: Meilleur accès aux médicaments pour les patients, réduction des iniquités entre patients, standardisation de la liste des médicaments, et l’implantation d’un seul coût fixe par prescription pour les patients.
    Le résultat serait une réduction du temps d’ordonnance par patient alors qu’on maintiendrait les revenus globaux des pharmacies.
    Mais fondamentalement, ce qui m’intéresse ici c’est moins la question du financement des pharmacies que la perspective de consolider le rôle des pharmaciens en tant que professionnel de la santé en éliminant les besoins d’interactions marchandes avec les patients.
    Merci de prendre en comptes ces considérations.
    Bien à vous,
    Marc-André Gagnon
    Professeur agrégé en politique publique de l’Université Carleton.

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